
« Il n'y a simplement pas d'excuse, pas d'argument acceptable pour armer des enfants ».
Mgr Desmond Tutu
Voici l'interview qu'une vieille connaissance qui se prénomme Véronique a réalisé auprès d'un Kadogo, "un enfant soldat" que nous nommerons par la lettre "B". Agé de 16 ans et en instance d'insertion depuis environ 2 ans, B a souhaité s'exprimer dans l'anonymat.
Véronique : Bonjour B ! A te voir, je constate que tu es très jeune. Mais peux-tu me dire quel âge tu as exactement et quand tu es entré dans les Forces Armées ?
B : Bonjour madame. J'ai 16 ans aujourd'hui. Mais quand j'ai été pris, ainsi que d'autres camarades, alors que je sortais de l'école pour me rendre à la maison où je vivais avec mon père, j'avais 6 ans.
Le chemin entre l'école et la maison était un peu long; d'où, il fallait traverser une grande savane et même une petite forêt pour y arriver. C'est là où on nous a pris. Devant nous, des camions nous ont encerclés, de sorte qu'on ne pouvait pas fuir, surtout qu'ils étaient armés.
V : Où exactement as-tu été pris?
B : A BUKAVU.
V : Peux-tu me dire où tu as été amené?
B : Je ne sais pas. Nous étions dans des camions, quand nous sommes arrivés, il y avait d'autres enfants plus jeunes que moi (entre environ 6 et 8 ans) qui pleuraient leur maman; on leur ordonnait de se taire, parfois en leur pointant des armes ou en tirant en l'air pour les calmer.
V : Ces personnes armées étaient-elles des Congolaises ?
B : Là où nous étions comme dans un centre de formation, certaines oui, mais les commandements étaient donnés par nos chefs rwandais. De toute façon, au fur et à mesure du temps et de nos mouvements, il y avait une succession des chefs; c'est pourquoi d'ailleurs je comprends l'anglais, un peu du portugais, le kinyarwanda (langue parlée au Rwanda)...
V : Si je comprends bien, ta formation a été plus ou moins longue car tu es entré à Kinshasa avec l'AFDL en 1997, alors que tu avais déjà 9 ans. Si je calcule bien, ta formation doit avoir pris 3 ans. Pendant tous ces temps, as-tu combattu ?
B : Oui, j'ai combattu à Kisangani et à Mbandaka? Avant que nous n'atteignions Kinshasa.
V : As-tu tué dans ta carrière militaire, si oui, combien de personnes ?
B : Bien sûr que oui, j'ai tué. Mais je ne peux dire combien; des tas sûrement (rire). Je ne rate jamais mes cibles en général... Mais il faut dire que j'ai tué uniquement sous ordre de l'Armée.
V : Quel sentiment as-tu éprouvé en le faisant ?
B : C'était soit tuer, soit me faire tuer.
V : As-tu tué des enfants ?
B : (Silence) Non, des hommes surtout, parce qu'ils résistaient. L'on épargnait plus les femmes et les enfants. (Silence encore, comme s'il se reprochait quelque chose. Puis il lâche...) Si, j'ai tué des enfants, c'était dans la dynamique des rafales... je ne l'ai pas souhaité.
V : Tu as dû perdre beaucoup de tes amis. Cela t'as-tu peiné ?
B : Oui, mais c'est la guerre. Tant que moi j'étais en vie, c'était l'essentiel. J'ai dû manger ma sardine ouverte avec un couteau militaire, si souvent entre des corps ensanglantés pour lesquels je ne ressentais plus rien. Des fois, j'étais obligé de les achever pour ne pas les voir souffrir devant moi.
V : Qu'est-ce que cela t'a rapporté, t'a-t-on décerné une médaille ?
B : Rien, seulement, j'ai amené des gens au pouvoir. C'est vrai que j'ai versé de mon sang pour ce pays mais je n'ai rien. J'aurai mérité plus, même devenir un Colonel de notre Armée (dit-il en toussant fortement). Depuis que je suis dans l'Armée, je souffre, je n'ai rien, pas de voiture... Et qu'est-ce qu'on me dira si je raquettais des gens dans la rue pour avoir de l'argent ou des biens ? Qu'est-ce qui m'en empêche ? Mais je ne le fais pas, quoique je sois encore armé.
V : Mais vous les KADOGOS, on vous savait plutôt privilégiés non, à l'entrée de l'AFDL ?
B : J'ai eu un poste radio, deux ensembles complets de chemises et de pantalons en "jean"... Cela suffit-il ? Aujourd'hui, je ne suis qu'un mendiant. On n'a pas eu de prime de guerre; on nous les a promis sans jamais rien nous donner. Ils attendent peut-être qu'on se révolte; un jour, je crains que cela n'arrive.
V : C'est un acte de confession que tu me fais là, B. Mais je voudrais te poser une question un peu intime : as-tu connu des femmes, ou même des hommes, ou as-tu été forcé ou poussé à prendre des substances comme du chanvre ou de l'alcool ?
B : Je n'ai pas eu des contacts avec des femmes; je n'avais même pas le droit de leur adresser la parole. Quant aux hommes, c'est une histoire qui ne concerne que moi seul.... Vous comprenez ? J'ai pris de la bière, jamais du chanvre.
V : Avais-tu peur de la mort? As-tu quelques fois prié Dieu pendant la guerre?
B : Comment voulez-vous prié Dieu alors qu'à côté de vous les fétiches et les gris-gris étaient de la partie ? J'étais endurci après des années dans la brousse. Je n'avais plus peur de la mort.
Mais je crois que Dieu, quelque part a dû me protéger puisque je suis en vie (rire).
Mais pendant les combats, je ne croyais plus en rien du tout, ni en Dieu, moins encore en ses anges, ni même au diable... J'ai dû oublier tout ce qu'on nous enseignait jadis à l'école du dimanche.
V : Pour un militaire, un civil ne représente rien; et maintenant que bientôt tu vas te reconvertir en civil, ne te sens-tu pas quelque part diminué ?
B : Non, car je perdrai peut-être mon uniforme, mais dans ma tête, je garde mes réflexes... je demeure militaire. Devant certaines circonstances, c'est sûr que je réagirai en militaire plutôt qu'en civil, n'est-ce pas ?
V : Que comptes-tu devenir dans les années qui viennent ?
B : Je voudrais devenir un médecin.
V : Tu as dû, pour te protéger, être amené à tuer des gens dans ta vie, et aujourd'hui, ton souhait est de sauver des vies... Ne trouves-tu pas que ces deux actions sont contraires ? Déjà, dans quelle branche souhaiterais-tu exercer comme médecin ?
B : Vous savez, j'ai tiré sur des gens parce que je n'avais pas de choix. Aujourd'hui, je voudrais être chirurgien pour opérer des gens.
V : Voudras-tu te marier un jour et avoir des enfants ?
B : Bien sûr que oui, comme tout le monde; et qui sait, peut-être avec une jolie femme comme vous (rire). Mais pour cela, il me faudra des moyens.
V : Merci pour les compliments ! Si jamais tu avais des garçons, les enverrais-tu faire l'Armée?
B : Jamais, je les protégerai.
V : Et si j'étais une fée et que j'avais le pouvoir de te ramener des années en arrière, disons si c'était à refaire, où souhaiterais-tu être en ce moment ?
B : Dans les bras de ma mère. Elle s'est séparée de mon père peu de temps avant que je ne sois dans l'Armée.
V : Et s'il te restait quelques jours à vivre, où les passerais-tu ?
B : Avec ma mère et mes frères, s'ils sont toujours en vie. De toute façon, ma vie représente-t-elle vraiment encore une chose aujourd'hui ? Que je meurs tout de suite ou plus tard...
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